Dès son mariage, Florence a suivi Jacques Lanzmann au pays sherpa. A l'occasion de la sortie du "Fils de I'Himalaya" (Editions Ramsay), ils sont retournés au Nèpal pour un trek sur le toit du monde.

Le Népal

par Florence Lanzmann

Il est six heures du matin, à Nagarkot. Nous sommes à quelque vingt-cinq kilomètres de Katmandou. Nous sommes surtout face au plus merveilleux des paysages: la majestueuse chaîne de I'Himalaya, qui se déploie entre
I'Annapurna à l'extrême gauche et le massif de l'Everest à l'extrême droite. Dans quelques secondes, le soleil va se lever sur le toit du
monde. Dans le petit matin bleu pur, le Kanchenjunga, le Makalu, le Lhotse, le Gauri Shankar, le Cho Oyu et leurs compagnons se dorent peu à peu de douces couleurs pastel, puis s'imposent à nous, immenses formes figées, hiératiques et silencieuses.

Nagarkot est sans aucun doute le meilleur endroit d'où contempler ce spectacle grandiose. Cette halte permet également, et ce n'est négligeable, de s'acclimater peu à peu à l'altitude, puisque le village est à 2130 m. Je vous recommande vivement l'hôtel Le Fort construit selon la coutume newar (ces artisan sculpteurs à qui l'on doit les plus belIes maisons de Katmandou et sa vallée) et tenu par Netra, dont les ancêtres appartenaient à la famille royale des Rana.

On redescendra ensuite à Katmandou (une heure de route) pour prendre l'avion qui s'envole plusieurs fois par jour vers Lukla (2770 rn). Attention, l'atterrissage, sur une petite piste étroite cernée par deux montagnes, est très impressionnant.

Lukla est le point de départ idéal pour un trek en pays sherpa. Même si vous êtes profondément indépendant, n'envisagez pas de partir seul. Organisez votre randonnée avec une agence qui vous fournira une équipe de Sherpas (pour I'acheminement des vivres et du matériel) encadrés d'un sirdar, chef d'expédition et guide interprète. Même si la tentation est grande de partir à I'aventure, mieux vaut y résister. C'est le sirdar qui vous guidera, c'est lui qui s'occupera également de la logistique, facilitera les contacts avec la population locale et résoudra les

éventuelles difficultés. Je n'ai pas l'intention de vous donner une profusion de conseils que vous trouverez dans tous les bons guides sur le Népal, mais sachez seulement qu'il n'est pas besoin d'être sportif pour faire un trek. Trois conditions sont importantes: une bonne forme physique, un mental solide et évidemment une adaptation progressive à I'altitude.

Mais revenons plutôt a Lukla, et partons pour Namché Bazar, capitale du pays sherpa, dans la région du Solu?Khumbu, ces hautes vallées qui mènent à I'Everest.

Les Sherpas, au nombre de 30 000 environ, sont d'origine tibétaine, le mot signifiant littéralement "Ies gens de l'est". Il y a seulement un siècle, ils menaient encore les caravanes jusqu'au Tibet. Une tradition qui se perpétue différemment aujourd'hui, avec l'accompagnement des touristes à travers le Népal tout entier.

A Namché comme à Phaplu, nous rencontrons une population extrêmement chaleureuse, curieuse de nous connaître, tolérante et libérale. Il est vrai que, depuis Edmund Hillary et son fameux compagnon sherpa Norkay Tensing, qui vainquirent l'Everest en 1953, les étrangers sont accueillis à bras ouverts. Ils constituent en effet la principale ressource économique de cette région, où les conditions de vie sont extrêmement rudes. Est-il besoin de préciser qu'on ne peut accéder à ces montagnes qu'à pied, et qu'ici, tout, absolument tout (eau, vivres, matériaux de constructions, etc.), est monté à dos d'homme.

Et tandis que nous autres Occidentaux avons quelque mal à reprendre notre souffle, nous voyons les porteurs gurungs ou tamangs, véritables bêtes de somme, courir pieds nus sur les sentiers rocailleux, le dos courbé par des charges impressionnantes...

Vous mettrez une journée, soit sept à huit heures de marche, pour atteindre Namché Bazar, qui culmine à 3600 m d'altitude. Le plus difficile est sans conteste cette interminable montée qui mène à Namché. Mais la splendeur du paysage, le sourire des femmes assises sur le pas de leur porte à chaque traversée de village, la chaleur réconfortante du thé au lait qu'elles ne manqueront pas de vous offrir, compensent largement les quelques efforts qu'il faudra fournir.

Cest à Namché que l'on mesure vraiment l'ampleur du mythe himalayen. A l'heure où le soleil se couche, au son des cloches, des yaks qui rentrent de leurs yersas (hauts pâturages), tout devient magique. Les drapeaux de prière plantés sur chaque maison claquent au vent, tandis que l'on prend vraiment conscience que l'Everest (Sagarmatha en indi et en népali, "celui dont tête touche le ciel", Chomolongma, "déesse mère de la terre", en sherpa et tibétain) est définitivement la plus haute montagne du monde. Quand l'astre de feu tire sa révérence, l'Everest est le dernier sommet à rougir encore avant de se teinter d'orangé puis de rosé. Alors, on a l'impression qu'il est seul, tout seul, immense pic farouche et indomptable. De toutes les montagnes sacrées, c'est lui qui atteint l'altitude des dieux. Il y a cinq ans, lors de mon dernier voyage avec Jacques, en regardant la petite fumée qui s'accroche à son arête sommitale, il m'avait dit: << Un jour, j'écrirai l'histoire d'une quête mystique dont l'intrigue se déroulera au pied du géant >>. Aujourd'hui, avec Le Fils de l'Himalaya, nous y sommes. Il y du sur naturel dans l'histoire que raconte Jacques. C'est celle de deux frères, Jean et Alexandre. Jean vient de mourir. Alexandre, 30 ans, apprend que son âiné avait un fils au Népal. Il part à sa recherche, et dans sa marche, à la fois initiatique et mystique, il découvre la tumultueuse existence passée de ce frère lointain. Alors, il comprend mieux le sens de sa propre vie, et surtout rencontre Hima, le petit Sherpa aux cheveux rouges et aux yeux bleus. Désormais, plus rien ne sera comme avant.

Tout en marchant, je ressens à la fois la sérénité et le trouble. En effet, en pays sherpa, toutes les montagnes sont sacrées, habitées par des divinités aussi bienveillantes que redoutables. Tous les matins, à l'aube, devant chaque maison de Namche Bazar, on fait brûler de l'encens de genévrier dans de petites soucoupes, pour apaiser les esprits. Ici, une avalanche n'est pas un aléa climatique, mais le résultat de la violente colère d'un dieu ou d'une déesse. Ce sont les dieux qui protégent les cultures, qui font tomber la pluie nourricière. Eux encore qui attirent les himalayistes, toujours bienvenus ici. Ce sont eux les patrons, les seigneurs de ce monde à la fois si régenté et si libéral. Eux, ces êtres immatériels, et les femmes, les vraies cette fois. Les Sherpanis. Celles que tous nomment avec considération "Tcham": patronnes. Des maîtresses femmes, au corps à la fois robuste et délie. Si fines et si fortes. Natte tressée qui danse joliment dans le dos, les clefs du foyer attachées à la ceinture, c'est elles qui font tourner la maison, lorsque les hommes sont en trek ou en expédition, autant dire les trois quarts du temps. Dès leur toute petite enfance, elles sont chargées de responsabilités. A 15 ans, toutes les filles ont déjà élevé leurs frères et sœurs plus jeunes. Elles ont porté sur le dos des fardeaux incroyables. Elles savent tenir un lodge et préparer à l'improviste un repas pour vingt marcheurs affamés qui déboulent du camp de base de l'Everest. Leur rôle est capital, et c'est pour cela qu'au Népal, contrairement à l'Inde, une fille est aussi bienvenue qu'un garçon. En pays sherpa comme dans tout le pays, les femmes sont particulièrement respectées, qu'elles tiennent la maison où exercent des professions autrement valorisantes : elles sont en effet de plus en plus nombreuses à se dévouer à la médecine ou au professorat, à Namché comme à Katmandou.

Des femmes respectées, et redoutables. Il n'est pas rare de voir les hommes sherpas, de solides gaillards, durs à cuir, rougir sous leurs plaisanteries paillardes. Des hommes qu'elles tiennent d'une poigne de fer. Car dans une région où les conditions de vie sont si abruptes, le romantisme n'est pas vraiment de mise. Il ne faut guère les solliciter pour q'elles vous racontent leur vie, éclats de rire à l'appui. Ici, tout est suffisamment dur pour ne pas dramatiser. Celle-ci vous dira joyeusement comment elle a proprement jeté de la maison manu militari son mari en apprenant sa liaison avec une belle de la vallée. Telle autre vous narrera sans façon la perte de sa virginité. Ici, on se moque qu'une fille arrive vierge au mariage. Par contre, on ne plaisante pas avec les enfants. Si une fille est enceinte, le fautif doit obligatoirement 1'épouser sous peine d'être déconsidéré à jamais et mis au ban de la communauté. Car un bébé, en pays sherpa, c'est sacré. Un cadeau du ciel: il faut voir ces femmes de tête se transformer en femmes de cœur lorsqu'elles serrent contre elles leurs petits bonhommes, leurs enfants rois.

Pour ce qui est de la polyandrie (une femme ayant plusieurs maris), Jacques met en scène dans son roman une famille sherpa qui vit de cette façon. Khami, l'héroïne, a épousé successivement deux frères, après la mort accidentelle de l'aîné, son premier mari. Autrefois très répandue, cette coutume est aujourd'hui plus rare.

Le plus beau des événements, celui qui tient le plus de place dans la vie et le cœur des Sherpas, c'est le mariage. Il est complexe car il se déroule en plusieurs phases et s'écoule sur plusieurs années. Dans un premier temps, quand les fiancés se sont choisis, la famille du garçon vient demander la main de la fille, avec un tonneau de tchang (bière à base d'orge). Autant fêter avec force rasades la nouvelle! C'est le sodène (les pré-fiançailles).

Puis, un ou deux ans s'écoulent (aucun mariage n'a lieu avant 20 ans), et arrive 1'époque du dem?chang, avec des festivités plus élaborées. La famille décide d'une date, choisie en fonction des astres favorables avec le calendrier tibétain. Toutefois, cette cérémonie ne confère pas encore au mari le droit d'exiger la fidélité de son épouse. Cette dernière peut rester chez ses parents, cas le plus fréquent.

Ensuite, après une ou plusieurs années, on passe au troisième et dernier stade. Pour cela, il faut que les familles aient les moyens d'inviter deux à trois cents personnes. C'est ce qui explique que parfois on ne célèbre jamais le gyen?ku?top, "l'apposition sur le front de la jeune mariée du tilak", ce point de pâte rouge qui protège contre le mauvais œil.

Vous l'aurez compris, la vie sociale est prépondérante. Chacun se connaît, se fréquente, car le système des castes n'existe pas ici, contrairement au reste du Népal. Tout est prétexte à des fêtés, des chants, des danses: une bonne mousson, une riche moisson, la commémoration d'une 1égende, d'une superstition, l'hommage à une divinité ou encore le début de l'année tibétaine. Et une fête ne saurait être réussie sans que le tchang ou le rakshi (alcool de riz) coulent à flot.

On se souviendra longtemps d'un voyage en pays sherpa. Il est riche en rencontres et en enseignements. A fréquenter ces gens simples et vrais, aux croyances bouddhistes, on ne peut qu'adhérer à leurs principes que Jacques rappelle dans Le Fils de I'Himalaya: ne pas se disputer, ne pas prendre ce qui appartient à un autre. Bannir le mensonge, quel qu'il soit. Ne pas tuer de créature vivante, respecter la nature de l'homme et de l'animal. Un idéal de vie en somme, pour une vie si proche de l'idéal.

FLORENCE LANZMANN